Les défis pour l’intervenant qui travaille auprès d’enfants victimes d’agression sexuelle

Traumag no 6

L’agression sexuelle (AS) pendant l’enfance est une probléma­tique sociale importante qui fait malheureusement plusieurs jeunes victimes. Selon un sondage mené auprès d’adolescents, on estime qu’une fille sur quatre et qu’un garçon sur vingt sont victimes d’AS avant l’âge de dix-huit ans1. Les conséquences as­sociées à ce type d’expérience sont nombreuses. Elles peuvent s’exprimer lorsque l’enfant saisit la trahison de l’agresseur, qui est souvent un proche, et son impuissance quant à la situation. Elles peuvent également se manifester par des sentiments de honte et de culpabilité liés aux gestes posés. Plusieurs enfants sont ainsi aux prises avec des symptômes d’anxiété, de l’ordre de l’état de stress post-traumatique.

Pendant l’enfance, l’AS a la particularité de se présenter de fa­çon souvent plus insidieuse que les autres formes de violence. Les gestes sexuels sont fréquemment présentés à l’enfant sous forme de jeux ou d’échanges, partagés dans le secret. En raison de son niveau de développement, l’enfant peut ainsi prendre un certain temps avant de réaliser qu’il s’agit de gestes inappropriés. Pour cette raison, l’AS n’est pas nécessairement vécue comme un choc, au sens de traumatisme, mais peut le devenir au fur et à mesure que la sévérité des gestes augmente. Ainsi, bien que plu­sieurs enfants présentent des symptômes de l’état de stress post-traumatique à la suite du dévoilement, la notion de trauma est parfois plus difficile à cerner chez eux que chez les adultes, en particulier, chez les plus jeunes enfants.

Des études américaines sur la victimisation des enfants indiquent que plusieurs enfants victimes d’AS sont fréquemment exposés à d’autres formes de violence (conjugale, physique, psychologique) et à de la négligence2. Ce type d’adversité peut grandement contribuer à la détresse de l’enfant et doit être pris en compte afin d’identifier les priorités d’intervention ainsi que les trauma­tismes les plus importants aux yeux de l’enfant.

Le parcours des enfants victimes d’AS en est souvent un qui té­moigne d’un grand courage, car ces enfants sont confrontés à plusieurs obstacles et défis en lien avec le dévoilement, mais aus­si avec les étapes subséquentes à la dénonciation de l’agresseur. En effet, plusieurs événements stressants peuvent influencer l’expérience des enfants victimes, dont la réaction de l’entou­rage au dévoilement, les conséquences du dévoilement sur la cellule familiale, l’entrevue d’investigation policière, la rencontre avec des intervenants du Centre jeunesse pour évaluer la situa­tion, l’examen médical, parfois la rencontre avec le procureur, la thérapie et, pour certains, le témoignage à la Cour. À Montréal, nous avons la chance d’avoir un des premiers centres au Canada qui offre pratiquement tous ces services sous un même toit. Le Centre d’expertise Marie-Vincent a justement été élaboré pour mieux répondre aux besoins de ces enfants en facilitant leur ex­périence à travers les étapes socio-judiciaires subséquentes au dévoilement. Il est souhaitable que ce type de centre puisse voir le jour dans d’autres régions du Québec afin qu’un plus grand nombre d’enfants en bénéficie.

Malgré l’adversité vécue, plusieurs enfants disposent de res­sources personnelles et familiales pouvant les aider à traverser ces expériences difficiles et à reprendre un parcours développe­mental harmonieux. L’aspect le plus touchant de ce travail est justement d’être témoin de la résilience et du coeur que ces en­fants mettent à retrouver le sourire et à aller mieux. C’est une belle expérience d’humilité et un travail fascinant et valorisant que de pouvoir les accompagner dans ce processus. Pour y arri­ver, le clinicien doit être constamment à l’écoute de ses propres réactions aux histoires traumatiques et être en mesure de bien reconnaître ses valeurs, ses perceptions et ses préjugés en lien avec l’AS et la sexualité. Ce sont des sujets avec lesquels il doit se sentir particulièrement à l’aise, que ce soit pour vulgariser des concepts sur le développement psychosexuel, l’AS, la sexualité ou simplement pour être en mesure de créer un environnement thérapeutique sécurisant pour un enfant victime. C’est dans ce contexte que les enfants sourient, reprennent espoir et pour­suivent leur chemin.

Références

Finkelhor, D., Shattuck, A., Turner, H.A., Hamby, S.L. (2014). The life­time prevalence of child sexual abuse and sexual assault assessed in late adolescence. Journal of Adolescent Health, article sous presse.

Finkelhor, D., Ormrod, R. K., & Turner, H. A. (2007). Poly-victimization: A neglected component in child victimization. Child Abuse Neglect, 31(1), 7-26. doi: 10.1016/j.chiabu.2006.06.0086