L’influence de la culture sur les réactions post-traumatiques

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À la suite d’un événement poten­tiellement traumatique (EPT), une personne devient à risque de développer une réaction de détresse, et ce, indépen­damment de sa culture d’origine. Mais lorsque cette réaction se développe, les chercheurs ne sont pas tous d’accord pour affirmer qu’elle se manifeste de la même façon, peu importe le contexte culturel. Ce débat soulève un questionnement important quant au rôle de la culture dans l’expérience vécue relativement à un EPT. Jusqu’à quel point la culture influence-t-elle l’interprétation des événements, l’ex­pression de la détresse et la signification des symptômes? Réfléchir à cette ques­tion est capital afin de s’assurer de bien évaluer les réactions post-traumatiques des gens issus de différentes cultures et de bien comprendre leurs besoins pour leur apporter un soutien adéquat. Quant à ce débat, deux positions s’affrontent.

Universalisme: une réponse semblable pour tous

D’un côté, le point de vue universaliste propose que le diagnostic d’ESPT capture l’unique réponse traumatique possible et qu’il convienne de façon homogène à tous les individus de la planète. Ainsi, l’ESPT serait indépendant de la culture, et les tenants de cette position argumentent qu’aucune recherche à ce jour ne fait état d’une culture où les réactions d’ESPT seraient absentes.

Relativisme: des réactions différentes selon la culture

D’un autre côté, la vision relativiste soutient que les réponses post-trauma­tiques seraient fortement influencées par des aspects culturels tels que les valeurs et les croyances. Trois arguments principaux sont avancés afin d’appuyer la vision selon laquelle l’ESPT ne tra­duirait pas fidèlement l’expérience de détresse post-traumatique dans toutes les cultures1. Premièrement, le niveau de détresse associé aux symptômes d’ESPT varierait selon les croyances culturelles. Dans certaines cultures, certains symptômes d’ESPT pourraient n’engendrer peu, voire aucune détresse. Par exemple, dans cer­tains pays d’Afrique où la culture du sommeil est très différente de la nôtre, les cauchemars ne sont pas vécus avec le même désarroi2. Après avoir été témoin du meurtre d’un être cher, un Africain qui rêve constamment à l’événement pourrait interpréter ces rêves de façon positive et réconfortante, puisque dans sa culture, le rêve est un moyen d’entrer en contact avec le défunt. Deuxièmement, des symptômes inclus dans les critères diagnostiques de l’ESPT peuvent ne pas avoir de signification dans certaines cultures. À titre d’exemple, dans la tribu des Kalahari Bushmen d’Afrique du Sud, les réactions d’émoussement affectif et de dissociation sont tellement peu présentes que les gens de cette culture n’arrivent pas à conceptualiser ce qu’elles signifient3. Troisièmement, la façon d’exprimer la détresse ressentie va­rie selon les croyances culturelles. Après avoir été exposés à un ESPT, les gens de cultures non occidentales vont présenter une proportion nettement plus élevée de symptômes somatiques (p. ex.: douleurs non reliées à un problème biologique) où leur souffrance psychologique va majori­tairement se traduire par des symptômes physiques4. Les symptômes de somatisa­tion ne sont pas inclus dans les critères diagnostics de l’ESPT, et de ne pas en tenir compte ne permet pas d’évaluer pleine­ment le niveau de détresse vécu par les personnes issues de ces cultures.

En conclusion: importance d’adopter une position nuancée

La réflexion sur l’universalité du diagnos­tic d’ESPT a mené à la création d’une approche plus nuancée afin d’évaluer les réactions traumatiques dans des cultures non occidentales. L’utilisation du diagnos­tic d’ESPT demeurerait pertinente, mais il serait essentiel de ne pas décontextualiser l’expérience vécue par une personne du milieu culturel dans lequel elle a eu lieu. Il serait aussi nécessaire d’adapter l’évaluation psychologique en y incorpo­rant des aspects culturels importants. En effet, certains symptômes d’ESPT seraient universels, alors que d’autres seraient plus fortement influencés par des aspects culturels. Un diagnostic d’ESPT ne pour­rait donc pas être appliqué de façon rigide à toutes les cultures, et une certaine flexibilité serait de mise afin de respecter les ressemblances entre les cultures, mais aussi les différences de valeurs, de lan­gage, de sémantique et de croyances.

Références

1. Bracken, P. J., Giller, J. E. et Summerfield, D. (1995). Psychological responses to war and atrocity: The limitations of current concepts. Social Science and Medicine, 40, 1073-1082.

2. Friedman, M. J. et Jaranson, J. (1994). The applicability of the Posttraumatic Stress Disorder concept to refugees. Amidst peril and pain: The mental health and well-be­ing of the world’s refugees. Washington DC: American Psychological Association.

3. Marsella, A. J., Friedman, M. J., Gerrity, E. T. et Scurfield, R. M. (1996). Ethnocultural aspects of PTSD: Issues, research and clini­cal applications. Washington, DC: Ameri­can Psychological Association.

4. Terheggen, M. A., Stroebe, M. S. et Kleber, R. J. (2001). Western Conceptualizations and Eastern Experience: A cross-cultural study of traumatic stress reactions among tibetan refugees in India. Journal of Trau­matic Stress, 14, 2001.