Dr Bergeron, médecin psychiatre et président de MMC

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Médecins du Monde Canada est une organisation de coopération et de solidarité humaine qui vise à donner l’accès à des soins de santé aux personnes les plus vulnérables dans le monde.

Quels sont les différents types d’événements traumatiques auxquels sont confrontés les intervenants de Médecins du Monde ?

Nous sommes principalement exposés à deux catégories d’événements traumatiques. Il y a les traumas de masse, comme les catastrophes naturelles (inondations, séismes) et les conflits armés où nous intervenons à l’intérieur du pays ou dans les zones limitrophes, comme dans les camps de réfugiés. Puis, il y a les violences interpersonnelles, surtout envers les femmes, pour lesquelles nous avons des programmes spécifiques. Néanmoins, après un événement « convenu » traumatique, le traumatisme ne se trouve pas forcément là où on le pense. Par exemple, à la suite du tremblement de terre en Haïti, des secousses moins importantes ont suivi. Elles ont représenté une cascade d’événements traumatiques pour les habitants, qui ont alors eu encore plus peur. Beaucoup voulaient fuir et ils ne voulaient plus se retrouver dans un bâtiment avec un toit, comme un hôpital. Nous avons assisté à un évitement national, systématique. Le décès de milliers de personnes, dans les communautés ou dans la fonction publique, a créé un chaos, lui-même traumatique. Les blessures, la douleur, la soif, la faim, l’incertitude et l’impuissance sont des expériences universelles bouleversantes qui amplifient l’expérience du trauma.

Quelles sont les difficultés que les intervenants rencontrent lors des événements de masse?

Lorsqu’un tel événement traumatique se produit, nous devons composer avec un manque d’infrastructures et une extrême pauvreté, qui est encore plus accentuée lors d’un désastre, comme en Haïti, au Mali et en Syrie, par exemple. En tant qu’individus venant d’un pays plus « sécuritaire », nous ne sommes pas forcément préparés à rencontrer la violence psychologique qui est reliée au manque de nourriture, aux vols, aux braquages et même aux enlèvements. Lors d’événements de masse, il n’existe plus d’immunité pour les humanitaires. Nos médias sont également parfois « violents » avec leur manque de pudeur et leur recherche de sensationnalisme. Notre impuissance est également corrosive. Nous devons tolérer que des personnes meurent, alors que dans un autre contexte, elles vivraient. Nous devons aussi supporter l’idée que nous ne puissions sauver tout le monde, car nous sommes incapables de tout faire. Quant à l’intervention, nous devons aussi faire preuve de beaucoup de flexibilité et de créativité. Souvent, les victimes sont analphabètes, alors les jolis dépliants sur les réactions traumatiques sont peu utiles; nous devons comprendre la culture du pays et accepter que nous ne sommes pas chez nous. D’ailleurs, les meilleurs soignants, ce sont les personnes issues des communautés avec lesquelles nous travaillons.

Comment les intervenants peuvent-ils gérer ces difficultés ?

D’abord, il est important de connaître nos vulnérabilités et de savoir si on est capable d’intervenir dans de telles situations de crise. Sur le terrain, on doit gérer le désordre ensemble. Le travail en équipe et le soutien des pairs sont indispensables. La communication, la coordination et une forme d’autorégulation sont des éléments clés pour éviter les impasses. Le retour d’une zone d’intervention humanitaire est aussi un moment important, car il y a un décalage entre notre vie quotidienne et l’expérience que nous venons de vivre. Nous avons besoin de prendre du recul et de parler de ce que nous avons vécu. Comme après une expérience traumatique, la mise en perspective facilite l’adaptation. Il est alors sain de nous rappeler que nous avons fait une différence en aidant une personne à la fois ou une communauté à la fois.