Entrevue avec Danielle Julien, professeure au Département de psychologie de l’UQÀM

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Danielle Julien est professeure titulaire au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM). Elle est membre de l’équipe de recherche Sexualités et Genres : Vulnérabilités et résilience (SVR), dont elle a été chercheure principale de 2004 à 2011. Ses recherches portent sur les réalités familiales en lien avec les personnes de minorité sexuelle. Elle a été membre du Comité aviseur de l’Institut de la santé des femmes et des hommes (ISFH) de 2000 à 2010.

Juliette Jarvis – Quels sont les enjeux liés au sexe et au genre en matière de santé ? Pourquoi s’intéresser à ces aspects ?

Danielle Julien – Je pense que d’une manière générale, une science qui en tient compte est une meilleure science, une science plus solide. Le sexe et le genre traversent toutes les cultures, et si cette distinction est si fondamentale, et si c’est évident qu’il y a des éléments de type biologique qui sous-tendent sa définition, il y a surtout des éléments sociaux où les enjeux de pouvoir sont en question.

Un des enjeux importants, c’est bien sûr les différences reliées à la santé. D’une part, il y a des maladies qui sont spécifiques au genre ou au sexe, suivant la discipline, et d’autre part, la gestion et l’accès aux services de soins sont différents chez les hommes et les femmes, en raison entre autres d’une socialisation différente. Je pense qu’il est très important d’éclairer non seulement les manifestations des différences (prévalences), mais aussi les trajectoires (causes), comment ces différences émergent, sans s’enfermer dans la biologie.

Le danger, c’est de réifier une différence alors que la réalité est faite de nuances, et de naturaliser un fait social. L’un des postulats très intéressants à l’Institut de la santé des femmes et des hommes (ISFH) dans son cadre théorique général est que le sexe et le genre sont par définition en interaction avec d’autres variables sociales clés, comme la classe sociale, l’ethnicité et l’orientation ou l’identité sexuelle. Ces autres variables viennent également imprimer des positions sociales différentes qui vont avoir des conséquences pour les hommes et pour les femmes, pour l’accès aux ressources, et donc des impacts sur la santé. Ces variables sont très importantes dans l’étude de toute question de genre, le postulat étant qu’il n’y a pas deux catégories, mais beaucoup plus. C’est bien plus complexe qu’on ne pense en raison des questions de positions sociales.

JJ – Quel a été le rôle de l’ISFH dans l’évolution de la recherche en santé ?

DJ – Le seul fait que cet Institut ait été créé a rehaussé le statut des recherches portant sur le sexe et le genre. L’idéal serait qu’un jour toutes les recherches en tiennent compte, mais en attendant, ce thème a pris vraiment de l’ampleur et de la visibilité. C’est maintenant tout à fait naturel d’étudier à la fois des hommes et des femmes, sauf si le sujet porte spécifiquement sur l’un ou l’autre. Cependant, dans certains domaines, c’est devenu une routine. La théorisation justifiant l’utilisation d’une variable genre est souvent très peu développée et c’est un manque actuel à combler.

JJ – Parmi les secteurs prioritaires identifiés par l’ISFH lors de la planification stratégique 2009-2012 figurent la violence et le travail, pourquoi ces aspects ?

DJ – La violence a toujours été l’une des priorités. Dans l’ensemble des recherches, tout ce qui touche la violence indique que cela atteint vraiment le corps. Il n’y a pas que la femme battue qui arrive amochée à l’urgence, il y a toute la violence psychologique qui peut aussi créer de très graves dommages, comme on le voit avec l’homophobie, les jeunes de minorités sexuelles dans les écoles et le taux d’idéation suicidaire chez ces jeunes, la violence au travail et le harcèlement psychologique qui peut également mener au suicide.

Le milieu du travail et celui de la famille sont les deux milieux où l’on est le plus susceptible de vivre de la violence. On peut en vivre sur la rue, mais c’est surtout dans ces milieux-là, et cela se manifeste souvent de manière insidieuse, donc difficilement contrôlée, et toutes sortes d’enjeux viennent s’y mêler : dans la famille, les relations affectives et les dépendances, même chose au travail. C’est donc très présent, cela ne disparaît pas, et plus on va documenter la violence, plus on va diffuser les résultats de ces recherches pour rendre visibles ses effets néfastes, plus on aura de moyens pour mettre en place des mesures pour la contrer.

JJ – Dans cette perspective, comment mettre en application ces résultats de recherche vers la pratique ?

DJ – Ah ! cela c’est plus difficile, surtout quand on est professeur d’université! Je pense que le moyen le plus efficace est au travers des partenariats. Il faut agir sur plusieurs plans en même temps, mais c’est sûr que le travail en collaboration avec les milieux de pratique est essentiel. Les dix dernières années ont vu une évolution de l’importance accordée au transfert des connaissances, à le définir et le subventionner. Je pense qu’il faut continuer dans ce sens-là et que cela devienne une partie toujours prenante de l’activité du chercheur.