Trauma et mémoire : une histoire de stress

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Si vous pensez à l’événement le plus stressant, voire traumatique, de votre vie, il est fort probable que vous vous en souveniez très bien. Et pourtant, dans bien des cas, cela s’est passé en quelques secondes ou minutes. Comment le cerveau arrive-t-il à emmagasiner les informations d’un tel événement en mémoire en si peu de temps, alors qu’il faut étudier pendant des heures pour réussir un examen ? La réponse s’explique en deux temps. D’abord, il faut comprendre les processus physiologiques qui se mettent en branle à la suite d’un événement traumatique et ensuite il faut savoir que ceux-ci communiquent avec le cerveau afin de modifier le processus de mémoire.

Quand le cerveau détecte une menace…

Lors d’un événement traumatique, votre cerveau passe en mode survie. Concrètement, il envoie un message aux glandes surrénales qui libèrent alors deux hormones : l’adrénaline et le cortisol. L’adrénaline agit très rapidement. Elle augmente le rythme cardiaque, la pression artérielle et dilate les pupilles. Tout cela dans un seul but : vous aider à faire face à la menace. En augmentant le rythme cardiaque et la pression, il y a plus de sang qui parvient à vos muscles. En dilatant vos pupilles, vous êtes en mesure de bien voir et de cibler la menace. Par le biais de quelques intermédiaires, l’adrénaline signale aussi à votre cerveau qu’il doit augmenter son travail. Cela se manifeste notamment par une libération accrue d’un neurotransmetteur, appelé noradrénaline, situé au niveau de l’amygdale (une petite région du cerveau impliquée dans le traitement des émotions). La deuxième hormone, le cortisol, atteint le cerveau environ dix minutes après avoir été sécrétée. Le cortisol agit principalement au niveau de l’hippocampe (une région essentielle pour la mémoire), de l’amygdale et du cortex préfrontal (une région impliquée dans la régulation des émotions).

Mémoire imparfaite ?

L’activité neuronale accrue ainsi que les hormones dans les régions du cerveau impliquées dans la mémoire et les émotions contribuent à cibler l’événement traumatique et lui donne priorité pour être gravé dans le cerveau. Suivant cette logique, lors d’un tel événement, le processus mnésique (encodage, stockage et récupération dans la mémoire) serait amélioré. Eh bien, c’est vrai et faux. En fait, on remarque qu’une personne se souvient davantage des éléments centraux d’une scène traumatique. Voici un exemple pour mieux comprendre. Imaginez qu’un fusil est dirigé sur vous. Vous aurez tendance à déployer toute votre attention sur la menace, c’est-à-dire sur l’arme, et ainsi à négliger d’autres détails, comme le visage de l’agresseur. Maintenant, rappelez-vous que la dilatation des pupilles vous aide à garder l’accent sur la menace. Étant donné que vous déployez plus d’attention sur l’élément central, c’est-à-dire l’élément menaçant, vous vous en souviendrez également davantage, et ce, au détriment des détails qui l’entourent. On pourrait croire que la mémoire ne fait pas bien son travail, mais en fait, c’est tout le contraire. Elle s’assure que les informations qui sont menaçantes pour votre survie (et non pas les autres) sont priorisées dans le cerveau.

Autre fait intéressant, on remarque que le souvenir de l’événement traumatique est parfois inhibé dans les jours suivant le trauma. En effet, plusieurs expériences de laboratoire inspirées de faits réels démontrent que les souvenirs très chargés en émotions négatives sont mieux rappelés deux semaines plus tard que dans les minutes suivant l’événement. Au contraire, les éléments plus neutres sont mieux rappelés dans l’immédiat que deux semaines plus tard. Il semble que le cerveau soit affairé à digérer tout ce qui vient de se passer et qu’il soit occupé à bien graver l’information en mémoire. C’est comme lorsqu’on grave un disque compact et qu’on y glisse plusieurs dossiers volumineux. Cela prend un certain temps, et tant que le disque compact n’est pas gravé, on ne peut y accéder pour consulter les dossiers.

Conclusion

Bref, lors d’un événement traumatique, une cascade physiologique se met en branle afin de fournir l’énergie nécessaire au corps pour affronter la menace. De plus, les hormones de stress libérées augmentent le niveau d’attention ainsi que le processus de mémorisation. Il devient donc difficile, voire impossible d’oublier cet événement. Bien que le souvenir semble très frais à notre mémoire, il n’en reste pas moins que certains détails peuvent nous échapper complètement. On peut donc dire qu’il s’agit d’un souvenir très clair parsemé de quelques trous de mémoire.

Références

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